photo qui bouge les ascendants

En juin 2011 Hervé Bougel publie sa première PQB sur le réseau social Facebook en lui adjoignant quelques contraintes formelles adressées à toutes personnes invitées à participer :

“Pour réaliser une “photo qui bouge”, poser l’appareil-photo en mode vidéo, et, suivant votre choix, réaliser un prise de vue de 16 secondes (dite blitz) ou d’une minute (classique) en un lieu autant que possible urbain. Merci de respecter le mieux possible ces indications de durée. Laisser tourner en captant ce qui passe et se passe, ou ne se passe pas. La prise de vue doit être immobile, ce sont les éléments saisis qui bougent … ou pas. Aucune forme de censure n’existe dans ce groupe, tant que les images se situent dans un cadre légal bien entendu, idem pour les commentaires.
Chacun est responsable de la publication et de la diffusion de ses propres images.
Il est indispensable d’indiquer le lieu, la date et l’heure de la prise de vue.”

Pour Hervé Bougel, ce geste inauguré sur le vieux port de Marseille, relève d’une démarche similaire à celle de Georges Perec. Installé pendant trois jours consécutifs place Saint-Sulpice à Paris en octobre 1974* puis pendant 6 heures le 19 mai 1978 dans un car studio radiophonique au carrefour Mabillon, Perec note, énonce ce qu’il voit de la rue, telle qu’elle se présente à son regard. Se dressent alors des listes de “ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages.” Comme Perec attentif au moindre détail, Bougel ressent le besoin quasi obsessionnel de lister les faits insignifiants du quotidien.

Adapté à la vidéo diffusée sur le globe via le web, ce dispositif redouble d’intérêt à plusieurs titres. En effet, il n’est pas sans rappeler les opérateurs envoyés de par le monde par les Frères Lumière afin qu’ils tournent et projettent leurs réalisations devant un public qui découvrait le cinématographe. Ce projet collectif relève également de l’œuvre théorique du cinéaste russe Dziga Vertov selon laquelle la caméra “ciné-œil” permettrait une représentation objective de la réalité. Cette oeuvre, nommée “cinéma vérité” par Vertov , (Kino-pravda en russe) s’opposait à un cinéma dramatique et littéraire (une histoire, des acteurs, des décors) et privilégiait le montage-mouvement du réel. “ La Kino-pravda est faite avec le matériau comme la maison est faite de briques. C’est de la manière dont nous allons laisser la vie pénétrer dans l’objectif que dépendent la qualité technique, la valeur sociale et historique du matériau et ultérieurement la qualité de tout film.” L’homme à la caméra, film manifeste du cinéaste, était présenté ainsi par Vertov lui-même :

ATTENTION VIEWERS

This film is an experiment in cinematic communication of real events without the help of theatre.

This experimental work aims at creating a truly international language of cinema based on its absolute separation

from the language of theatre and literature.”

traduction : Attention téléspectateurs, ce film est une expérience en communication cinématographique d’événements réels, sans l’aide du théâtre. Ce travail expérimental vise à créer une langue véritablement internationale du cinéma en fonction de sa séparation absolue de la langue de théâtre et de littérature. “

Il va sans dire qu’au-delà de l’aspect technique, le ciné-oeil recouvrait une dimension idéologique.

Dans l’histoire de la littérature et du cinéma, ces deux événements sont des moments clés pour la Photo Qui Bouge. Mais la généalogie serait incomplète si nous ignorions le concept de la “caméra stylo” développé par le réalisateur Alexandre Astruc. Dans son article Naissance d’une nouvelle avant-garde, paru dans la revue L’Ecran français en mars 1948, Astruc annonçait la venue d’un cinéma affranchi des énormes moyens de production liés à l’industrie cinématographique.

“Il faut bien comprendre que le cinéma jusqu’ici n’a été qu’un spectacle. Ce qui tient très exactement au fait que tous les films sont projetés dans des salles. Mais avec le développement du 16 mm et de la télévision, le jour n’est pas loin où chacun aura chez lui des appareils de projection et ira louer chez le libraire du coin des films écrits sur n’importe quel sujet, de n’importe quelle forme, aussi bien critique littéraire, roman, qu’essai sur les mathématiques, histoire, vulgarisation, etc. Dès lors il n’est déjà plus permis de parler d’un cinéma. Il y aura des cinémas comme il y a aujourd’hui des littératures, car le cinéma comme la littérature, avant d’être un art particulier, est un langage qui peut exprimer n’importe quel secteur de la pensée.”

Avec l’apparition des caméras légères et des Nagra (magnétophones portables), le milieu du 20ème siècle aura permis la naissance du Cinéma direct et de la Nouvelle vague. A la fin de ce même siècle, la mignaturisation des outils d’enregistrement offre la possibilité de filmer comme on peint ou comme on écrit. Entre concept et réalité, la “caméra stylo” est un point de jonction important où se trouve exactement le groupe la Photo Qui Bouge.

Rejetons de Perec, Vertov et Astruc (parfois sans le savoir), les pq-bistes se sont emparés de cette déclinaison filmique du monde éminemment poétique.

Dans son livre La question vidéo édité chez Yellow Now-Côté cinéma en 2011, Philippe Dubois écrit :

“Ce n’est plus l’oeil individuel du Maître, rivé au sol et à la caméra, qui pense, installe et contrôle physiquement son cadre, c’est un oeil-machine, autonome, détaché, séparé du reste du corps et qui dépossède le corps de toute maîtrise spatiale ; un oeil qui va plus vite que la pensée et fait du corps du spectateur un lieu perdu, pris dans la souffrance et la jouissance : souffrance de ne pas pouvoir suivre, de ne pas pouvoir tout voir, d’être dépossédé, et jouissance d’accéder à un univers presque supra-humain, fait de vitesses et de mouvements inouïs, où tout paraît encore vierge.”

Il me semble que la Photo Qui Bouge ressemble à cela aussi.

*Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Georges Perec ; Christian Bourgois, 1975